L’amour à distance

Un dicton bien connu « loin des yeux, loin du cœur » voudrait que nous soyons des Saint-Thomas de l’amour : ne jamais croire en l’amour d’une personne qui se trouve à des centaines, voire des milliers de kilomètres de nous, car, estime-t-on, les relations amoureuses dignes de ce nom sont uniquement celles qui se vivent de façon présentielle.

C’est à l’unisson que ce couple qui s’est confié à moi, en m’arrachant la promesse de taire leur identité, bat en brèche cette conception de l’amour. Pour des raisons de commodité, appelons-les François et Sophie. Ils sont d’origine béninoise et vivent dans la région d’Ottawa, la capitale fédérale du Canada. La passion qui les unit est vieille d’une décennie. Toutefois, ils ne partagent le même lit que depuis quatre ans, le temps qu’il aura fallu pour concevoir et mettre au monde une petite fille de trois ans, venue consolider cette union dont l’amorce n’a pas été des plus classiques.

Si, riant à gorge déployée, la main sur l’épaule de son mari, elle souhaite que celui-ci soit le dernier homme qu’elle ait connu, Sophie confesse qu’il n’est pas le premier qui soit entré dans sa vie. Alors qu’elle suit ses cours de BTS en finance et comptabilité, elle rencontre un soir de juin 2011 un jeune enseignant encore célibataire qui ne se fait pas prier pour devenir son amant, car, confie-t-elle dans un autre éclat de rire, à cette époque, elle ne le cédait point en charme, elle en jetait généralement, de sorte qu’elle avait un

sérieux ticket avec la plupart des hommes. Mais son idylle avec cet enseignant est aussi intense que fugace : le décès brusque de l’homme y met fin moins d’une année après leur rencontre. Le choc émotionnel, la tristesse, l’amertume, un certain sentiment de culpabilité, et une aboulie se coalisent pour plonger Sophie dans une existence fade et insipide. Elle devient anorexique de tout.

Elle en est là quand une amie lui conseille une inscription sur Yahoo Messenger. C’est sur cette messagerie de rencontres qu’elle fait la connaissance de François. Les échanges de photos, les conversations quotidiennes qui leur permettent de se découvrir des affinités, suffiront à les rendre virtuellement inséparables. Deux années passent au cours desquelles François poursuit Sophie de ses assiduités. Mise en confiance, celle-ci s’en ouvre à sa mère qui en parle à son tour à son époux. De leur côté, les parents de François sont mis dans la confidence de la relation que leur garçon entretient à distance avec une de ses compatriotes. Les deux familles se contactent et accordent leurs bénédictions aux deux tourtereaux. En août 2013, François part d’Ottawa pour Cotonou. Il épouse Sophie selon la tradition Fon, et quatre jours plus tard, c’est la mairie de la capitale béninoise qui les accueille pour le mariage civil.

L’Ivoirienne Fatou n’a pas eu la chance de Sophie. Elle avait connu Adama sur Facebook. Dès l’entame de leur relation, les deux internautes croient se découvrir des atomes crochus. Au bout de longs mois d’échanges et de roucoulades sur l’application Messenger, ils se convainquent d’être faits l’un pour l’autre. Cette conviction aboutit à un mariage religieux de type musulman, célébré à Abidjan en l’absence de Fatou qui réside à l’époque à Londres, la grande métropole britannique. Tout est organisé en Côte d’Ivoire par Adama et leurs familles respectives. Malheureusement pour Fatou qui doit, quelques mois plus tard, mettre fin à son séjour européen au profit d’un amour tout à fait virtuel, ce mariage fait long feu, car les époux finissent par se rendre compte que leurs affinités constatées sur le réseau Facebook ne sont pas aussi électives qu’ils le croyaient.

Quelle stratégie faut-il mettre en œuvre

pour impliquer l’autre dans la relation ?

Autrement dit, comment faire pour que

la distance ne les sépare pas ?

Le Web 2.0, décliné en réseaux sociaux et médias conversationnels, permet à des hommes et à des femmes de former des couples virtuels et d’entretenir la flamme amoureuse jusqu’à des retrouvailles présentielles pour les plus déterminés, les plus persévérants, et les plus chanceux de ces couples.

Détermination, persévérance, chance. Et bien sûr de la confiance. Voilà exactement ce qu’il faut comme ingrédients pour assurer le succès d’une relation à distance censée déboucher sur une véritable union, sur un couple et une famille qui soient réels.

Comment gérer le manque de contact physique et la jalousie ? Quelle stratégie faut-il mettre en œuvre pour impliquer l’autre dans la relation ? Autrement dit, comment faire pour que la distance ne les sépare pas ? C’est dire à quel point un amour virtuel et à distance exige engagement, temps, et investissement psychique. Cela nécessite une grande détermination, d’autant plus que sur place, dans l’environnement immédiat, l’on côtoie tous les jours des personnes qui pourraient avoir droit au même investissement sentimental.

Il n’est pas rare que la relation virtuelle, la passion amoureuse via l’Internet, soit entretenue durant de très longs mois voire des années. Il faut alors une persévérance à toute épreuve. Et par-dessus tout, une confiance réciproque doit être de mise : l’une des caractéristiques essentielles de l’amour reste qu’on partage très difficilement son objet. Sans cette confiance indispensable, on a vite fait de laisser son esprit vagabonder et devenir le terreau de toutes sortes d’hypothèses destructrices.

Et puis, après tout, il faut une dose de chance pour que la rencontre présentielle tant attendue n’ait pas un goût amer. Les réseaux sociaux, aussi charmants soient-ils, ont leur côté pervers : ils peuvent constituer un formidable instrument de camouflage de la réalité. L’Ivoirienne Fatou ne soutiendra pas le contraire.

À une époque plus ou moins reculée, l’on comptait sur la poste pour demeurer en contact avec l’être aimé. Jeune étudiant en France vers la fin des années 80, tous les matins je guettais le passage du facteur, attendant régulièrement une lettre d’Abidjan… Sur place en France, c’était la vogue du Minitel et son fameux code 3615 pour faire des rencontres et des conquêtes. La réalité d’aujourd’hui, en 2020, est que le monde totalise près de cinq milliards d’internautes selon des chiffres portant sur l’usage d’Internet et des réseaux sociaux publiés par Global Digital.

Nolens volens, personne ne peut ignorer Internet et ses nombreuses applications et plateformes (ordinateurs portables, téléphones intelligents, tablettes intelligentes, etc.) qui ont envahi notre existence quotidienne tout en modifiant, par le biais de la cybercommunication, la nature des rapports que nous entretenons les uns avec les autres. Désormais, il n’est plus question d’aller dans un bar ou de faire le guet dans un coin de rue pour draguer, l’Internet et ses applications s’y prêtent à merveille. Et les statistiques sur les rencontres et relations en ligne sont édifiantes. Selon une enquête publiée par bfmtv.com, le site Tinder est devenu l’application la plus rentable avec un chiffre d’affaires de 230 millions d’euros au premier trimestre 2019. Il cumule près de 4 millions d’abonnés payants dans le monde. Dans le même temps, Meetic, le géant de la rencontre en ligne, se vante d’être à l’origine de plus de 240 000 rencontres chaque année.

Par Jacques Mian d’Anomatuepin

 

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