La Veuve Jaune Chap 1

Il y a du monde. Tout le monde est venu. Presque tout Abidjan est là. Des stars comme des gnatars, ils sont tous là pour voir ça. Il y a foule zé d’avantage. Les politiciens sont là, zaussi. C’est un jour particulier à Abidjan. Le temps est bizarre, comme si la nuit tomberait, alors qu’il est à peine 10h ce samedi matin.

Le VGE est noir de monde créant un embouteillage monstrueux. Personne ne veut se faire raconter cette journée. Ba wouli , l’enfant est mort , comme dirait la Reine Pokou . L’enfant du pays est mort. Le plus aimé de sa génération. Le Tonton des enfants de la rue. Le tuteur des orphelins. Le refuge des sans abri. Le consolateur des laissés-pour- compte. L’ami des jeunes. Le charismatique leader de toute une génération. Charly, c’est comme ça que tout le monde l’appelait.

Charly a été vadi, assassiné d’une balle dans la tête par 2 hommes à moto, sous les yeux de sa femme. C’était le lendemain de leur mariage, alors qu’ils sortaient de leur résidence nuptiale, non loin de la mosquée du Plateau.  La nouvelle de sa mort a jeté le froid et l’obscurité sur tout le pays. On ne parle plus que de l’assassinat de Charly. Si quelqu’un boit une bière, c’est à la mémoire de Charly. Si quelqu’un trompe sa femme, c’est pour protester contre la mort de Charly. Si une femme crie sur son mari, c’est pour soutenir la veuve de Charly. Si quelqu’un laisse un pourboire dans un bravo-Charly net, c’est à la mémoire de Charly. Si une copine demande un transfert d’argent à son fileur, c’est pour faire cotisation pour la veuve de Charly.

Au marché, à la pharmacie, à l’hôpital, à l’école, à l’hôtel zaussi, on ne parle que de la mort de Charly. Les réseaux sociaux sont envahis par les photos de CHARLY. On en parle seulement. On en parle partout zé n’importe partout. Les stars du pays font des publications et des vidéos pour rendre hommage. Même les politiciens s’y sont mis. Charly était comme le Cacao de Côte d’ivoire, le produit le plus et le mieux vendu. Même le Président de la République a fait une déclaration à ce sujet. On en parle au journal télévisé sur la chaîne publique. On en fait des débats sur les plateaux de télé privées. Charly est mort. Qui a tué Charly ? Pourquoi a-t-on tué Charly ? Que veut dire la mort de Charly ?

CHARLY était le patron de la télésurveillance et de la lutte contre la cybercriminalité. C’était lui l’expert en sécurité frontalière et télécom. L’état de Côte d’ivoire l’a débauché d’une entreprise anglaise pour lui confier la mise sur pied et la gestion d’une cellule de sécurité rattachée au cabinet du Premier ministre et chargée de la télésurveillance de tout le territoire ivoirien. Tout ce qu’il gagnait, Charly le partageait avec les plus nécessiteux. Il finira par créer une association caritative pour venir en aide aux autres. En moins de 10 ans, Charly était devenu une icône. On l’aimait. On le chérissait. Il était bel homme, toujours joyeux, aimant zé aimable. Il apportait du sourire et de l’espoir partout il allait. C’est dans le cadre de ses activités caritatives qu’il a rencontré celle qui deviendra son épouse légale zé légitime pendant seulement 24h. Elle s’appelle Makeda.

Makeda avait son petit magasin de tatouages et de pédicure-manicure, à quelques mètres de la pharmacie de Belleville à Treichville. Là-bas à Belleville, personne ne remarquait l’authentique et particulière beauté de Makeda avant que Charly ne se mette en Christophe Colomb sur elle. Makeda, c’est une pièce unique et atypique. Makeda est albinos à pois. Elle n’est ni rousse, ni rouquine, elle fait en albi albinos pure race. C’est le jour du mariage que tous ceux qui étaient là ont été subjugués par la douceur de la beauté de Makeda, la fleur jaune, la prunelle des yeux de Charly. Depuis l’assassinat de son mari, Makeda est restée muette ; la douleur l’ayant plongée dans un lourd et profond mutisme.

Sous le préau principal à Ivosep Treichville, c’est Makeda uniquement qu’on attend pour démarrer la cérémonie de levée de corps. Elle vient d’arriver. Elle transperce la foule immense avec sa classe et son parfum, accompagnée de sa dame de compagnie lors de son mariage et de deux agents de sécurité tout en muscles. Elle est dans un body noir sur un jeans noir et une paire de boots noires, un chemisier ouvert noir par-dessus le body. Elle est seule à être habillée ainsi. Elle est unique. Silence total à Ivose . C’est incroyable, l’effet qu’elle a sur toute l’assemblée. Tous sont debout, même les officiels présents soignent.

Pendant qu’elle avance, on entend une voix sortir de la foule silencieuse. Cette voix est connue. Cette voix est unique. C’est celle de Charly qui sort de la bouche d’un des policiers venus pour sécuriser la cérémonie. Tout le monde est comme est saisi d’effroi quand le policier à la voix de Charly lance à l’endroit de Makeda qui s’est arrêtée juste au niveau du cercueil de son défunt époux quand elle a reconnu sa voix :

– « Ne verse plus de larmes Makeda, femme de mon coeur, femme de mon désir, ma Reine Jaune. Ceux qui m’ont fait ça, sont là. Ils sont présents. Je te dirai qui ils sont et tu vengeras ton mari, ton Charly. Tu me vengeras.

– Je te le promets mon Charly, qui m’a extraite de la poussière. Toi mon Charly qui as fait de moi une reine. Tes enfants sont là, dehors. On les empêche de venir te saluer. Les orphelins sont ici pour toi. Tu as ma parole, la parole de ta Reine Jaune. Oui mon Charly, ils paieront tous autant qu’ils sont. Je les vois. Je les connais. Je m’en occuperai moi-même personnellement », répond avec des sanglots dans la voix, Makeda l’Albinos, la veuve jaune. Puis elle s’écroule aux pieds du policier à la voix de Charly. La foule est briambolisé.

Que veut dire ça ? L’ambiance devient encore plus funeste zé socofanique. Les deux agents de sécurité relèvent Makeda et la conduisent à la place qui lui est réservée. La cérémonie va commencer.

À suivre…

Jacques Konan, l’écrivain zouglou

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